« Le fact-checking, on en fait au quotidien à la RTS ».
Le fact-checking fait-il encore sens? Chez Meta, on en doute. La multinationale a supprimé dernièrement son service de fact-checking sur Facebook aux Etats-Unis. D’autres estiment que ces formats remettent en question la légitimité du journalisme traditionnel. Les médias de service public tels que la RTS, eux, se positionnent à l’inverse. Ils voient dans cette démarche une façon d’exposer, de manière transparente, leur travail d’enquête quotidien, tout en offrant au public les outils lui permettant une consommation d’informations éclairée.
Un paquebot déverse des milliers de litres d’un liquide brun dans la mer. La vidéo cumule 23 millions de vues sur TikTok, et suscite un nombre incommensurable de remarques et d’indignation. Info ou intox? La capsule de la RTS «FastCheck» est là pour répondre à la question. Ce nouveau format de fact-checking (vérification des faits) s’inscrit dans une dynamique à laquelle adhèrent l’ensemble des médias de service publics européens, dans le but de donner à la population les armes nécessaires pour se forger une opinion sur l’actualité en toute indépendance. Une posture qui semble contradictoire avec la voie prise par certains réseaux sociaux tels que Meta, qui a supprimé son service de fact-checking sur Facebook aux États-Unis.
Un regard transparent sur le réel
FastCheck, la nouvelle capsule vidéo de la RTS dédiée au fact-checking, a été pensée dès le départ pour le digital, c’est-à-dire les plateformes propres et tierces. Avec une narration dynamique, un langage direct, elle permet au média de service public de mieux incarner sa présence sur les réseaux tels qu’Instagram, TikTok ou encore YouTube.
La journaliste Hélène Joaquim propose au public une vidéo par semaine minimum, en appliquant les mêmes standards que pour une enquête classique, à savoir le croisement des sources, la vérification des documents, l’avis d’expert.es. «Sur la forme par contre, on insiste davantage sur la méthodologie et la pédagogie, avec une volonté de clarté, de rendre tout le processus transparent».
Hélène Joaquim, Journaliste responsable de FastCheck.
Crédit: RTS
Pour choisir ses sujets, la journaliste s’adapte principalement à l’actualité, en sélectionnant les informations qui peuvent susciter la controverse. Mais l’idée n’est pas forcément d’apporter une réponse claire et précise, un «oui» ou «non». Parfois, la seule posture qui fasse vraiment sens est une posture nuancée. D’autres fois, l’enquête conduit vers d’autres questions, d’autres débats.
Ainsi, l’exemple qu’Hélène Joaquim proposait, celui du paquebot qui pollue l’océan, est éloquent. Oui, il s’agit d’un montage réalisé grâce à l’intelligence artificielle. Mais cette image, bien qu’inventée de toute pièce, pose de vraies questions quant à la pollution. Le choc du public ne provient pas du fait d’être confronté à une photo générée par intelligence artificielle, mais du fait que les navires de croisière sont, effectivement, extrêmement polluants.
Pour démêler ses sujets, la journaliste procède selon les codes classiques de la branche, en les adaptant à ceux, plus directs, des réseaux sociaux. «Je pars d’une rumeur ou d’une affirmation, je contextualise, décrypte, debunk, et je conclus», ce qui aboutit à une vidéo de moins de 3 minutes 30. «Et même si c’est nuancé, je veux que ce soit clair» ajoute-t-elle.
Un avis partagé par Victorien Kissling, rédacteur en chef adjoint de la rédaction multimédia de RTSInfo.ch: «Nous cherchons à apporter une réponse claire, mais ce n’est pas toujours possible. On explique alors les raisons d’une réponse nuancée, pour permettre au public de se forger sa propre opinion».
Victorien Kissling, rédacteur en chef adjoint de la rédaction multimédia de RTSInfo.ch.
Crédit: Delphine Ansermot
FastCheck s’adresse à un public dont l’habitude de consommation médiatique s’éloigne des médias traditionnels, un public qui ne suit ni la matinale de la 1ère, ni le 19:30. Il s’agit avant tout de la génération Z, présente sur les réseaux sociaux, particulièrement concernée par les informations qui touchent à la santé, au climat, à l’actualité internationale, mais aussi suisse et romande.
Une façon d’asseoir l’expertise des médias
Le fact-checking est un format qui a pris de plus en plus d’ampleur ces dernières années. Comme le mentionne Christophe Schenk, responsable coordination numérique Actu à la RTS, «ce mouvement de fond a été très marqué au début de la pandémie de Covid-19». En effet, les théories en tous genres à propos de la situation sanitaire, des vaccins et autres nécessitait un engagement particulier de la part des médias quant à la vérification des faits. La RTS proposait alors, durant le premier confinement, une capsule de fact-checking en parallèle de l’émission Mise au Point.
Christophe Schenk, responsable coordination numérique Actu à la RTS.
Crédit: RTS
Mais l’importance de cette nouvelle démarche dans le contexte médiatique actuel suscite la controverse. Alors que les médias, en particulier les médias de service public, s’engagent toujours plus dans cette voie, certains réseaux sociaux y renoncent tout simplement. Ainsi, depuis le 7 avril 2025, Meta a mis fin à ses programmes de vérification des faits aux États-Unis. Ni Facebook, ni Instagram ne publieront plus aucun message de fact-checking. Ils seront remplacés par des notes de la communauté, rédigées par des utilisateur.trices, sur le même modèle que ce que propose X.
Franziska Oehmer-Pedrazzi, professeure à la Haute école spécialisée des Grisons et chargée de cours en sciences des médias et de la communication, estime que cette mesure est inquiétante. «Il est empiriquement prouvé que la haine et la désinformation sur X ont nettement augmenté depuis que la modération du contenu et la vérification des faits ont été supprimées».
Franziska Oehmer-Pedrazzi, professeure à la Haute école spécialisée des Grisons et chargée de cours en sciences des médias et de la communication.
Crédit: màd
Elle suppose que la décision a parfois été motivée par des raisons politiques: «On ne cherche pas à garantir la liberté d’expression, mais à rendre service à quelqu’un qui soupçonne la présence d’ennemis dans le fact-checking».
En effet, les organisations de fact-checking font régulièrement l’objet d’attaques. On entend souvent dire qu’elles mentent pour propager leurs propres idéologies. «C’est une stratégie très appréciée des gens qui font eux-mêmes de la politique sur la base d’informations déformées», précise Franziska Oehmer-Pedrazzi. La désinformation est rarement un simple malentendu: elle est bien plus souvent diffusée de manière ciblée et combinée à un discours de haine. «On diffame des adversaires politiques», explique-t-elle, «en retenant certaines informations, en les déformant et en les combinant avec des insultes».
Selon Christophe Schenk, le contexte géopolitique actuel, associé à l’émergence de l’intelligence artificielle, permet de créer toujours plus facilement de désinformation. Le public a donc besoin d’expertises sur différents sujets, et ce besoin le guide vers les médias de service public en raison de leur engagement pour le fact-checking.
Comme le souligne Victorien Kissling, «le fact-checking à la RTS, on en fait au quotidien dans toutes les productions, on ne diffuse aucun élément qui n’ait pas été vérifié au préalable». La question se pose alors, quel est l’intérêt de proposer des formats spécifiquement estampillés comme tels?
Tout d’abord, l’idée est d’exposer un travail de fond qui, souvent, n’est pas dévoilé au public. L’accent est donc mis sur la démarche, la vérification des faits, les sources. Autre différence, l’importance accordée à l’interactivité avec le public, qui peut non seulement soumettre des idées, mais également réagir et argumenter selon les thématiques. Il s’agit aussi de fournir des outils au public, lui donner de la puissance face à la multiplicité des informations qui lui parviennent. Si l’éducation aux médias ne repose pas uniquement sur les épaules des médias, il n’empêche «qu’on peut vraiment apporter notre expertise en termes de vérification des faits».
Le fait de labellisés clairement un produit fact-checking améliore encore le référencement sur les moteurs de recherche. Comme le remarque Victorien Kissling, ces derniers commencent à répondre de manière de plus en plus précise aux questions posées, via l’intelligence artificielle. «Cela permet alors de positionner le service public comme référent pour les questions que l’on pose dans les moteurs de recherche».
Catalyseur de confiance
Pourtant le fact-checking peut aussi susciter la controverse. D’aucuns y voient un aveu de faiblesse des médias quant à la méfiance grandissante du public. Proposer, en tant que médias, des sujets labellisés «fact-checking» reviendrait à accepter que les autres sujets sont, ou du moins apparaissent comme, moins fiables, selon certains critiques.
Un avis que ne partage pas la RTS. Comme le souligne Christophe Schenk, suite à une étude menée auprès du public, le fact-checking était une réponse récurrente à la question : «quels programmes souhaiteriez-vous trouvez sur nos plateformes?» Pourtant, il y en avait déjà beaucoup. «Mais ces contenus n’étaient pas étiquetés comme tels», précise-t-il. Cette labellisation permet alors de s’assurer que les gens qui cherchent précisément du fact-checking, le trouve.
L’émergence des réseaux sociaux a largement contribué à l’érosion de la confiance du public vis-à-vis des médias. «Une capsule comme FastCheck renforce cette confiance, la crédibilité, et légitimise notre travail à la RTS», souligne Victorien Kissling. De plus, avec le développement constant de l’intelligence artificielle, il est de plus en plus nécessaire d’être vigilant. «Le public a besoin d’aide pour être en mesure de consommer l’information avec discernement. Il se tourne alors naturellement vers les professionnels, ceux pour qui cette vérification est le métier», ajoute Christophe Schenk.
La force des organisations professionnelles de fact-checking réside dans leurs ressources et leur savoir-faire. C’est l’une des raisons pour lesquelles Franziska Oehmer-Pedrazzi remet en question l’efficacité des «Community Notes». Quel utilisateur.trice moyen.ne dispose des informations contextuelles nécessaires, du temps et des bons outils pour aller au fond des faits?
Consommation d’informations principalement via les médias sociaux
La responsabilité des vérificateurs.trices de faits professionnel.les va au-delà des médias traditionnels. Les médias sociaux sont devenus l’une des principales sources d’information, tous âges confondus. Les médias sociaux ont donc une grande importance pour la formation de l’opinion et des connaissances au sein de la population. Selon Franziska Oehmer-Pedrazzi, si ces processus de formation d’opinion reposent sur des informations erronées, cela peut avoir de graves conséquences pour la démocratie et alimenter des processus de polarisation dans l’ensemble de la société. «En tant que service public, la SSR doit s’engager de manière déterminante pour que nous disposions d’une situation d’information comparativement sûre dans le domaine en ligne».
Lucie Donzé & Noemi Harnickell, Juni 2025